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La rareté des grades

Par André Langlois    |   Mercredi le 27 juin 2012

Une des premières choses qu'on apprend en collectionnant, est que les hauts grades valent plus que les bas grades, et que ceci est encore plus vrai pour les pièces anciennes. Si on se demande pourquoi, la meilleure réponse est : parce qu'il y a à la fois moins d'offre (les hauts grades sont plus rares) et plus de demande (tout le monde veut du beau). Mais pourquoi est-ce encore plus vrai pour les pièces plus anciennes ? Réponse (intuitive) répandue : parce que c'est plus ancien, donc il n'en reste plus beaucoup. Mais ce n'est pas du tout la bonne réponse.

Contrairement aux apparences, il n'y a pas de véritable corrélation entre âge et rareté. Bien sûr, la plupart des pièces anciennes sont plus rares, surtout en hauts grades; mais la raison n'est pas du tout reliée à l'âge. Il est vrai que beaucoup de pièces canadiennes d'avant 1936 valent assez cher en hauts grades; mais si on regarde les monnaies d'autres pays, on peut voir qu'il y a pas mal de pièces qui sont assez faciles à trouver en excellent état, même si elles datent de 120 ans, ou même beaucoup plus. Par exemple, plusieurs dollars d'argent américain du type 'Morgan' des années 1878-1890 peuvent coûter moins de 60$ même en MS-63, ou un 50c américain 1812 (200 ans!) peut coûter environ 200$ en EF. Rien à voir avec les prix de nos 50c canadiens de la période 1881-1899; et on ne peut pas prétendre qu'il n'y a pas de demande, ce serait plutôt l'offre qui est forte. J'ai même vu plus d'une fois des pièces romaines de 2000 ans en assez bonne condition se transiger à moins de 50$. À l'opposé, un 25c canadien de 2000 avec 'P' peut se vendre plus de 12,000$ en MS-63; là on ne peut pas vraiment parler d'âge!

Mais si ce n'est pas l'âge, alors pourquoi les pièces plus anciennes (du Canada) sont-elles généralement beaucoup plus chères que les récentes dans les hauts grades ? Réponse : parce qu'elles sont généralement plus rares. Et pourquoi ça? Pour deux raisons : parce qu'il y a eu moins de quantités produites, mais surtout parce qu'il y a eu moins de pièces conservées.

La deuxième raison est de loin la plus importante. La quantité disponible aujourd'hui (pour n'importe quel grade) est déterminée bien plus par la quantité conservée que par la quantité produite. Un exemple assez frappant : le 50c de 1906 a été produit à plus de 300,000 exemplaires, mais un MS-60 (ou même un AU-58) vaut plus de 1500$; alors qu'une pièce de 5$ en argent, produite à tout juste 15,000 exemplaires par la MRC en 2001 (20 fois moins!), vaut à peine plus aujourd'hui que son prix original de 50$ même dans le plus haut grade possible (68). Pourquoi? Tout simplement parce que sur les 300,000 50c 1906, il en reste peut-être moins de 3% gradés plus de VF, et à peine 0,1% (300 exemplaires) sont encore AU-58 et mieux; alors que pour le 5$ 2001 de la MRC : sur 15,000 exemplaires il y en a encore 97% (soit 14,500) qui sont conservés en PR-67 ou 68 : qui voudrait 'jeter dans le change' une pièce payée 10 fois sa valeur faciale (+ taxes), ou encore la faire fondre pour moins du tiers de ce qu'elle a coûté? Naturellement dans cet exemple, il y a aussi une différence au niveau de la demande (j'en ai déjà parlé dans un article précédent); mais si on se met à chercher ces deux pièces, on voit tout de suite laquelle est difficile à trouver.

Ceci nous mène à une autre question : pourquoi si peu de pièces anciennes ont été conservées en excellent état? Là encore, pour deux raisons :

  1. à cause de ce qu'elles représentaient à l'époque
  2. à cause de la façon de collectionner à l'époque

La première s'explique par la progression du coût de la vie (l'inflation) et du niveau de vie en général. En 1900, le pain coûtait 3c, et un bon ouvrier travaillait pour 15c ou 20c l'heure. Aujourd'hui, bien sûr, c'est tout juste 100 fois plus (je ne peux m'empêcher de relever que la grosse 1c de l'époque achetait à peu près autant que le dollar 'Loon' d'aujourd'hui, les deux pièces ayant à peu près la même taille et la même couleur). Et puis, une forte proportion de la population était assez peu instruite, et devait travailler dur pour gagner sa croute. Dans ces conditions, il n'est pas surprenant que le nombre de collectionneurs de pièces de 50c restait assez peu élevé (combien de journaliers aujourd'hui se permettraient de collectionner les 50$ ?)

La deuxième raison tient à l'évolution de la collection canadienne au fil des époques. Il y a un siècle, cette collection consistait surtout à rechercher tous les types de monnaies ou de jetons qu'on pouvait trouver en usage courant (ou passé) dans le commerce. La monnaie décimale restait un produit plutôt récent, et considéré de peu d'intérêt (on en disait que c'était du 'change ordinaire'), et au mieux, on n'en conservait qu'une pièce de chaque type (et non de chaque date). Ainsi, vers 1910, un numismate (même avancé) n'aurait généralement conservé que deux pièces de 50c : une de Victoria et une d'Édouard VII, sans porter une grande attention aux dates. De tout temps, il y a eu des passionnés qui cherchaient les dates, mais au début c'était très marginal, et la popularité de la collection par dates ne s'est développée que très progressivement. Ainsi même dans les années 20 et 30, la plupart des numismates ignoraient les dates. Un bon indice de cela : bien que le 5c 1925 ait été produit en quantité nettement plus faible que les autres dates, il ne semble pas avoir été beaucoup plus conservé : le grade VG est nettement le plus commun, ce qui indique que la majorité des 5c 1925 ont circulé pendant fort longtemps sans que personne ne les retire de la circulation (il faut plus de 20 ans pour s'user jusqu'à VG). Comparez avec le 25c 1991, qui était complètement sorti de la circulation dès le début de 1992 : ils sont presque tous MS (ou très proches), et vous ne verrez pas souvent un VF, ou même EF.

Le point tournant a été la publication, vers la fin des années 1940, du premier catalogue de Jim Charlton, qui pour la première fois, détaillait les quantités frappées de chaque date, et qui peu après, publiait une première estimation de la valeur de chaque date. La réaction a été rapide : la plupart des numismates qui en étaient encore à la collection par types, sont passés à la collection par dates, et il y a eu une soudaine croissance de la demande pour toutes les dates. Pour plusieurs dates anciennes, c'était presque trop tard; il n'en restait que très peu d'exemplaires en excellent état. Par contre, pour toutes les monnaies émises après 1950, la quantité conservée a augmenté explosivement : non seulement tout le monde conservait un exemplaire neuf de chaque date, mais en plus, un grand nombre d'amateurs se sont mis à conserver des doubles (neufs) de chaque date, et bientôt même des rouleaux entiers, pour d'éventuels échanges futurs. C'est pourquoi la plupart des dates avant 1950 sont beaucoup plus rares en hauts grades que la plupart des dates après 1950 : le milieu du 20e siècle est nettement la ligne tracée, entre ce qui est facile et ce qui est difficile à trouver aujourd'hui (en haut grade). Or cette ligne était la même (1950) quand j'ai commencé à collectionner, il y a quelques décennies… bien qu'à cette époque, elle paraissait bien plus proche (ce n'est donc pas une question d'âge).

Mais si la quantité disponible est fixée, la demande, elle, continue d'augmenter (tout comme la population), donc les pièces anciennes en hauts grades sont de très bons investissements. Par contre, pour bon nombre de pièces récentes, on connaît les quantités émises, mais qui peut savoir quelles sont les quantités conservées? La MRC encourage même la collection par rouleaux, alors imaginez combien de temps il faudra pour que la demande rattrape l'offre.