Numicanada - L'aventure hors du commun de la pièce de 8 réaux - Pays étrangers

Vous êtes : Accueil » Pièces de monnaie » Pays étrangers » L'aventure hors du commun de la pièce de 8 réaux

L'aventure hors du commun de la pièce de 8 réaux

Par Jacques Schoonheyt    |   Lundi le 30 août 2010

Une monnaie mondialement reconnue voit son origine en Bohème. Charles Quint (1506-1555) accorde au Comte de Schlick une patente en 1525. Cela permet de voir apparaître une pièce en argent de 28,59 g à 0,900 de fin connue sous le nom de Joachimsthaler à l'effigie de Ferdinand, archiduc d'Autriche.

Cette pièce a connu un grand succès et a soutenu l'économie européenne au point que le mot thaler est repris dans d'autres pays pour désigner les grosses pièces en argent : Rijksdaalder aux Pays-Bas, Ricsdaler au Danemark, Tallero en Italie, Talar en Pologne, Jocondale en France, Jelimok en Russie et en fin Dollera en Espagne, c'est le surnom donné à la pièce de 8 réaux frappée en Espagne.

En 1535, Charles Quint fait ouvrir à Mexico un atelier monétaire suite à la découverte de la mine de Zacatecas en 1532. Le vice roi Don Antonio de Mendosa remplace Cortès à la tête de la vice royauté de la Nouvelle Espagne. Mendosa arrive en 1535 avec, en sa possession, le décret royal du 11 mai 1535 signé par la Reine.

Le premier atelier monétaire à Mexico est installé dans l'ancienne résidence de Cortès et est opérationnel à partir de 1536.

Les premières monnaies sous le nom de Charles et Jeanne (fille de Ferdinand le Catholique) n'ont guère de succès.

Par une lettre datant du 18 novembre 1537, le Roi autorise la frappe des pièces de 4 réaux et 8 réaux (Sobrino 1993,30) mais les moyens technologiques sont assez limités. Ce n'est que sous le règne de Philippe II (1555-1598) que les premières pièces de 8 réaux sont réalisées avec des moyens limités. Le résultat est une pièce difforme où seules les parties les plus épaisses reçoivent la marque du coin. Elle s'appelle macuquina. Ce n'est qu'à la fin du règne de Philippe II que l'on obtient des pièces presque circulaires du à l'amélioration de la réalisation des flans.

8 réaux - Macuquina
8 réaux - Macuquina

Sous le règne de Philippe III (1598-1621) on ne constate que peu de progrès dans la frappe des pièces de 8 réaux, sauf que la date commence à être indiquée.

Sous le règne de Philippe IV (1621-1665) les exemplaires des pièces de 8 réaux sont tout aussi rares (Busschers 1999,115).

Il faut attendre 1732 pour trouver dans la circulation des pièces de 8 réaux parfaitement rondes et bien frappées à l'aide d'une presse à balancier. C'Est un progrès technologique du à la clairvoyance de Philippe V (1760-1796). Cette pièce porte à l'avers la tête de Philippe V à droite et au revers le grand écusson couronné des Bourbon, avec, à gauche le différente monétaire de Mexico et l'initiale de l'essayeur et à la droite la valeur facile de 8 réaux.

Pour 1740, nous trouvons, toujours pour Philippe V, la pièce de 8 réaux avec, au revers la figure des deux colonnes d'Hercule avec l'inscription PLUS ULTRA (Sobrino 1999, 34 à 37). À ce stade, la pièce pèse 27,92 g et 0.9167 de fin.

8 réaux - Les colonnes d'Hercule
8 réaux - Les colonnes d'Hercule

Les voisins au Nord du Mexique utilisent la pièce de 8 réeaux pour leurs échanges commerciaux en lui donnant le nom de piece of eight ou Pillar Dollar.

Les 13 colonies de la côte Est sont peuplées par des Anglais, des Français et des Néerlandais venus s'établir entre 1607 et 1732 mais ayant peu de numéraire en poche. Ces colonies vont rechercher une monnaie unique et on va voir des billets circuler libellés en shillings mais aussi en spanish milled dollars.

L'indépendance des États-Unis est proclamée le 4 juillet 1776. Le mot dollar est officiellement adopté par le Congrès américain le 6 juillet 1785 (Yeoman 1993,170). Ce nom de dollar s'applique à la pièce de 8 réaux, en effet, il n'existe pas encore une pièce de 1 dollar américain. Le symbole du dollar $ serait inspiré par la colonne d'Hercule figurant sur la pièce de 8 réaux – deux traits verticaux évoquent la colonne et le S entourant les deux traits évoque la banderole marquée sur la devise de Charles Quint Plus Ultra. C'est une thèse parmi d'autres pour expliquer l'origine du symbole du dollar (Newman 1993, 2) (Busschers 1999 , 58).

La pièce de 8 réaux a été frappée à Mexico principalement mais aussi à Lima en raison de la proximité de la mine de Potosi, à Guatemala, en Bolivie, au Chili et en Colombie (Yeoman 1993, 4).

Aux environs de la même période, une quantité impressionnante de pièces de 8 réaux a été envoyée en Orient pour soutenir les échanges commerciaux. La qualité de l'argent et l'exactitude du poids furent unanimement appréciées au point qu'en Chine, la pièce entre dans le circuit commercial dans le Sud du pays moyennant des shop marks frapéées par des contrôleurs.

8 réaux - Shop marks chinois
8 réaux - Shop marks chinois

La réputation de la production mexicaine est telle que plusieur pays ont voulu mettre en circulation leurs propres dollars.

C'est le ca des États-Unis qui mettent en circulation en 1794 leur première pièce de 1 dollar. La liberté cheveux au vent d'un côté et de l'autre l'aigle avec la légende United States of America. Cette pièce pèse 26,96 g avec 0.8924 de fin, c'est-à-dire une pièce plus légère que la pièce de 8 réaux frappée à Mexico à la même époque, l'alliage est également plus faible. Le résultat est un succès mitigé pour les affaires internationales. D'où la création du Trade Dollar qui pèse 27,22 g et 900 de fin, c'est-à-dire un poids légèrement supérieur à la pièce maxicaine et un alliage à peu près égal. Ce Trade Dollar fur réservé au commerce avec les pays d'Extrême Orient.

Nous sommes au début du 19e siècle et des parts importantes de la production sont acheminées vers l'Europe par bateaux. Certaines d'entre eux sont pris par les Anglais. Des pièces de 8 réaux de CHarles IV sont mises en circulation en Grande-Bretagne avec une contre marque à l'effigie du Roi George III dans un oval (Krause 1989, 758).

8 réaux - Charles IV avec contre-marque
8 réaux - Charles IV avec contre-marque

Durant le 19e siècle, les États-Unis continuent de frapper des dollars dont le graphisme s'inspire toujours des monnaies mexicaines. En 1872, le peso mexicain montre un bonnet phrygien avec le mot Libertad et au revers l'aigle mexicain sur un cactus. En 1880, le dollar américain montre une tête de femme avec... le bonnet phrygien et le mot Liberty et au revers l'aigle américain avec la mention In God we trust.

Pièce mexicaine et bonnet phrygien
Pièce mexicaine et bonnet phrygien

Pièce américaine et bonnet phrygien
Pièce américaine et bonnet phrygien

Plusieurs pays, et non des moindres, ont voulu frapper leurs propres dollars. La Grande-Bretagne en 1804 avec le Trade DOllar, 269568 g et 0,900 de fin, Hong Kong en 1867 avec le dollar 26,9568 g et 0.900 de fin, le Japon en 1874 avec le yen 26,9568 g et 0.900 de fin, les Pays-Bas en 1840 avec le gulden 25g et 0,945 de fin, l'Indochine française en 1895 avec la piastre 27,215 g et 0.900 de fin, la Chine en 1912 avec one dollar 27,3 g et 0,900 de fin, l'Autriche en 1780 avec ke thaler 28,068 g et 0,833 de fin.

Japon - Yen
Japon - Yen

Indochine - Piastre
Indochine - Piastre

Chine - Yuan
Chine - Yuan

La liste n'est pas limitative, bien d'autres pays ont fait de même.

De plus, de nombreuses pièces de 8 réaux ont reçu une contre marque indiant que la pièce avait cours dans le pays comme, par exemple, le Brésil.

D'autre pays ont utilisé des morceaux de la pièces de 8 réaux. Dans les Antilles Néerlandaises, nous voyons, pour Curaçao, un cinquième de pièce avec un poinçon, par exemple 3, signifiant que le morceau vaut 3 réaal. Sous l'occupation néerlandaise, en 1816, la pièce peut être découpée en 3 avec la contre marque 5. La découpe se fait un burin et au marteau sans trop se préoccuper du poids (Krause 1989, 1297).

Curaçao - 3 reaal
Curaçao - 3 reaal

Sur l'île de Saint-Martin, 1 cinquième de 8 réaux équivaut à 18 stuyvers et est contre marquée du nom St Martin et d'un poiçon figurant des flèches (Krause 1989, 1296). Pour l'île de Grenade, la pièce est découpée en 3 avec un poinçon G et le chiffre 4 ou en 6 morceaux avec la marque G et le chiffre 2 ou encore en 2 morceaux marqués de G et 6 (Krause 1989,770).

En Guadeloupe, sous l'occupation française, la pièce est découpée en 4 avec la marque d'un G couronné. Ce morceau vaut 2 livres 10 sous. La pièce de 8 réaux peut aussi être truoée (forme carrée). À ce moment elle vaut 9 livres et est toujours pourvue d'une contre marque G couronné (Krause 1989,771).

Pour l'île Dominica, la pièce de 8 réaux se voit coupée en 4 et contr marquée par 2.6 valant ainsi 2 shillings et 6 pence. La pièce peut aussi être trouée au burin ce qui donne un pépin rond crénelé qui sera contre marqué par un chiffre indiquant la valeur en bits (Krause 1989, 469-470).

Au Costa Rica, la pièce mexicaine est pourvue d'un trou rond. Le pépin est contre marqué d'un poinçon étoilé à 6 branches tout comme la pièce trouée (Sobrino 1933, 155). L'Île Sainte Croix voit la pièce de 8 réaux pourvue d'une contre marque StC et la valeur est de 1 dollar (Krause 1989, 1413). L'île Saint Kitts connaît le quart de pièce de 8 réaux ou une demi pièce avec les contre marques S et Tortola (Krause 1989, 1416) (Sobrino 1995, 155).

Dans les îles Vierges, sous occupation britannique, on trouve les morceaux de pièces avec la contre marque Tortola dans le S. Les valeurs s'expriment en pence et shillings (Krause 1989, 223).

À Sainte Lucie, la monnaie mexicaine est couée en 3 parallèlement au diamètre, les tiers extérieurs valent chacun 2 livres 5 sous tandis que le tiers central vaut 6 livres 15 sous, sous occupation française. Chaque morceau est contre marqué de S Lucie (Krause 1989, 1418).

À Trinidad, la pièce de 8 réaux se présente avec un trou central fait au burin et ayant une forme octogonale contre marquée d'un T ainsi qu ele pépin (Krause 1989, 1572).

En Australie circulent des pièces trouées avec en couronne du trou la légende New South Wales et la date 1813 valant 5 shillings. Ce sont les Holey Dollars. Le pépin porte la valeur de 15 pence au droit et au revers une couronne avec la légende New South Wales et la date 1813, le pépin porte le nom de dump.

Holey Dollar - New South Wales 1831 valant 5 shillings
Holey Dollar - New South Wales 1831 valant 5 shillings

Dump - New South Wales - Pépin valant 15 pence
Dump - New South Wales - Pépin valant 15 pence

La décision d'utiliser un tel expédient est prise par le Gouverneur Macquairi pour éviter que la monnaie ne quitte le pays (planche II) (Anonyme 1976, 7).

En 1813, pour le Canada, le gouverneur de l'Île-du-Prince-Edouard a également mis en circulation la pièce de 8 réaux. Le cours de la pièce étant plus élevé à Halifax qu'à Charlottetown, les habitants de l'île avaient tendance à les exporter. Le Gouverneur Smith la fait trouer et lui donne la valeur de 5 shillings et au pépin 1 shilling, ce qui rendait la pièce inexportable et à usage exclusif sur l'île (Carrol 1966, annexe).

8 réaux troué - Île-du-Prince-Edouard - 5 shillings
8 réaux troué - Île-du-Prince-Edouard - 5 shillings

Pépin valant 1 shilling 1813 - Banque du Canada
Pépin valant 1 shilling 1813 - Banque du Canada

La pièce de 8 réaux s'apelle piece of eight, dollar, Spanish Milled Dollar ou encore pillar dollar.

Les français se distinguent et donnent le nom de piastre à la pièce valant un Ecu sous Louis XV 29,4 g et 0,917 de fin, l'écu vaut 6 livres et la livre vaut 20 sous, en d'autres termes, l'écu fait 120 sous.

Le Québec est occupé par les Français en 1815 et force de constater que les Québécois utilisent aussi bien le terme dollar que le terme shilling ou encore le terme piastre . De nos jours, il N,est pas rare que les Québécois utilisent le terme de piastre pour désigner le dollar. Cela va même à évoquer 1 piastre 30 sous pour 1 dollar 25 cents (30 sous étant bien le quart de 120 sous équivalant à 1 écu).

Dans la collection de la Banque du Canada figure un billet de l'arnée daté de 1815 sur lequel on retrouve les trois noms piastre, dollar et shilling.

Billet de l'année 1815 - Banque du Canada
Billet de l'année 1815 - Banque du Canada

Pour terminer ce suvol, nous pouvons nous demander si la pièce de 8 réaux frappée à Mexico a circulé dans les Pays Bas espagnols. Vu la qualité de l'argent des monnaies frappées à Mexico et Lima ces dernières étaient refondues au profit des orfèvres. Ce fut le cas sous Philippe IV (1921-1665) et le roi fait cesser l'usage des réaux en 1634, mais il est forcé de revenir sur sa décision quatre ans plus tard pour payer les gens de guerre (Varhasselt 1996, 84).

Le Patagon frappé dans les ateliers des Pays Bas pèse 28,10 g et 0,875 de fin soit 24,58 g d'argent fin alors que la pièce frappée à Mexico pèse 27,52 g à 0.9305 de fin soit 25,6 g d'argent fin.

La pièce espagnole pourra circuler dans les régions du pays moyennent une contre marque représentant la Toison d'Or suspendue à deux briquets. Dans un trésor découvert au Pas de Calais, on a retrouvé plusieurs exemplaires avec contre marque venant tant de Mexico que de Lima (Verhasselt 1996, 86).

En guise de conclusion, nous ne pouvons que nous étonner de l'impact mondial de la pièce de 8 réaux. Plusieurs centaines de millions de pièces ont été frappées rien qu'à Mexico. La circulation s'Est opérée sous les règnes de 7 souverains espagnols entre 1570 et 1773. C'est la qualité de l'argent utilisé et l'exactitude du poids qui sont à la base de la réussite exceptionnelle de ce monnayage tant en Europe qu'en Asie.

La République de Chine commanda la refrappe de 10 millions de pièces comme Trade Dollars. La différence avec les originaux est le nombre de perles au bord de la pièce : 134 perles contre 139 sur les originaux (Busschers 1999, 100).

Charles Quint n'imaginait certainement pas, en 1535, l'avenir de son initiative de créer un atelier monétaire à Mexico et l'impact mondial qu'avait sa décision. Que dire de la découpe de la pièce de 8 réaux en petits morceaux pour en faire un moyen d'échange légal dans nombre de pays alors que le respect du système pondéral imposé au départ n'est plus suivi. Imaginait-il que la pièce de 8 réaux inspirerait tant de pays à créer leur propre trade dollar de poids et d'aloi voisin de la pièces espagnole?

Bibliographie

  • Anonyme : The story of currency in Australia publié par la Banque of New South Wales - Glebe 1976
  • BUSSCHERS, J.: The Mexican piece of eight reales and their denomination in South-East Asia Netherlands 1999
  • CARROL, S.: La monnaie au Canada avant la Confédération dans Rapport annuel du Gouverneur au Ministre des Finances - Banque du Canada 1996
  • KRAUSE & MISHLER, C. : World coins 1989
  • NEWMAN, E.: The Dollar Sign. It's written and printed origins dans America's Silver Dollars - ANS New York 1993
  • SOBRINO, M.: Du cacao au nuevo peso - Musée numismatique et historique de la Banque Nationale de Belgique - Bruxelles 1993
  • VERHASSELT, J.: La piastre hispano-américaine aux Pays-Bas et ses contremarques XVIe - XVIIe s. dans BCEN n. 4 octobre-décembre - Bruxelles 1990
  • YEOMAN, R.S.: A guide book of United States coins - Racine 1993